« Les Ironies de POULILI | Page d'accueil | 7 extras »

10.05.2008

Taupe modèle

Dans l’atelier du peintre, obscurité feutrée et désordre apparent donnent le ton.
547369576.jpgJe m’installe pour la pose. Un gagne-pain comme un autre, qui présente pour moi le secret avantage de m’offrir une occasion d’assouvir quelques penchants intimes, notamment exhibitionnistes. Non pas pour le résultat obtenu par l’artiste – qui me transforme en quelque bizarrerie à forme d’insecte et me rend chaque fois parfaitement méconnaissable, c’est le fait de me tenir nue devant cette jeune femme que j’affectionne. D’autant qu’à chaque séance, une fois dénudée et prête à m’installer dans sa mise en scène, je perçois un trouble certain émanant des gestes parfois confus de la maîtresse du lieu.

Mon corps n’a pourtant rien de très glamour et encore moins d’exceptionnel. J’ai des hanches plutôt fortes au bas d’un dos cambré à l’excès sur une taille en ‘v’, une poitrine insignifiante, menue quoique équilibrée et de maintien correct, un visage carré au front plat qu’accentue la coiffure d’une chevelure brun clair, invariablement tirée vers l’arrière par une queue de cheval ou un chignon brouillon. J’ai la peau blanche et mate, les pieds petits et un peu boudinés, les mains fines aux doigts courts, les épaules à l’équerre d’un cou où pointe un semblant de double menton. Le tout contenu dans 1,67m, pesant près de soixante kilos. J’ai quarante ans, tout juste. Je suis mère de deux filles, bientôt divorcée d’un homme que j’ai beaucoup aimé et qui m’est devenu insupportable au fil des ans. Sans doute parce que j’ai beaucoup changé, et lui pas assez à mes yeux, à mon goût.

499129304.jpgJe me laisse manipuler par l’artiste ; peu loquace, elle me dirige avec les mains - des mains noueuses, rugueuses et respectueuses, aux longs doigts effilés, dont j’aime le toucher. Elle a glissé un tabouret de bar sous mon ventre, me demande de tenir le buste incliné, un pied d’appel au sol et l’autre jambe recroquevillée vers l’arrière. Elle semble ne savoir trop que faire de mes bras. Leur donne un angle, retourne à son chevalet, revient, leur trouve un autre angle, change le port de tête, se ravise, déniche une canne de bois, me la cale sous le coude gauche, dans la main gauche, la main droite, non, la gauche…
Je me laisse faire. D’une, j’ai tout mon temps à cette heure tardive de ma semaine solitaire. De deux, j’aime ça. Être l’objet de son art, son sujet de préoccupation, accaparer toute son attention, même si elle n’est pas véritablement dirigée à mon endroit, c’est ma friandise bimestrielle. Et puis, quand ça commence comme ça, il y a fort à parier qu’on en a pour un bout de temps encore, cette fois.

Quand elle se tient près de moi, je peux sentir ses odeurs. Celles acides de son atelier, celle fluide de sa peau de sang-mêlé sous sa blouse tâchée et ce parfum dans sa chevelure, comme une pêche mûre.
Quand se sera fini pour aujourd’hui, elle me versera un verre de blanc, tiré de la cuvée de son paternel. Nous boirons presque sans mot dire, les yeux dans les yeux, dans le vague, laissant passer un sourire, un soupir, à fleur d’âme.

Depuis peu, elle me laisse voir son travail en cours. Quelque fois, nous l’explorons jusqu’au petit jour.
Ayant moi-même vécu avec un artiste, je ne pose jamais la question du pourquoi. En revanche, je grignote tout du reste. Les comment, à quel moment, dans quelle humeur… les autrement, les opposants, les déclencheurs… je finis par tout savoir. Et dans son terrier sous les toits, elle fait jaillir de quelque endroit impossible des fantasmagories colorées, sensibles, passionnées.
Je n’en mettrais pas dans mon salon, mais si je tenais un de ces lieux prisés par la faune des larves, des chrysalides, des bousiers, des libellules, des arachnées, des coccinelles et autres mutants multipathes qui pullulent autour des œuvres d’art, j’en couvrirais jusqu’aux murs des toilettes.

Elle ne gratte plus rien sur la toile. On est proche de la fin. J’ai soif. J’ai faim. Je ne sais d’ailleurs pas définir quelle est la nature de mon appétit. Je m’enivrerais bien, ceci dit. Elle quitte son chevalet, approche, me libère de la pose, se dirige vers le juke-box éventré qui lui tient lieu de bar, me sert un verre de nectar moëlleux tandis que je me couvre d’un drap qui traîne, puis elle me mène vers le côté sombre de l’atelier dont seule la toile est éclairée par une lampe hallogène.
Je chausse mes lunettes à gros foyers – je suis myope comme une taupe. Nous trinquons en silence.

Si j’osais ?
J’ose, allez.

1552289599.jpg

"taupe  modèle" un texte de norbertiniak pour MNW © 2008 DUKOU ZUMIN &ditions TwalesK

illustrations infographiées par notre chère Evelyn de

"ColOrS oF PoUlILi"

(!muchas gratias!)

PS : t'as vu niakniak ? y a même la bannière MNW en tableau mural. si si, gad'.

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://maynatworks.hautetfort.com/trackback/1611256

Commentaires

l'écriture... s'enroule et enrobe... les images que le peintre a voulu représenter sur son chevalet. Beau tableau, beau portrait... belle envolée d'une belle en son atelier.

Ecrit par : Lucia Mel | 12.05.2008

tsi hi...
maarci la Lucia.
tuwa qu'on peut, quand on veut, faire sobre dans l'érotisme. hé hé.
si tu veux de la lecture flash, va faire un tour sur mon "abécédaire" [clique on zeu pseudo]
c'est chaud-rigolo...

zib zoub à ton marmot, hein. (May t'embrasse)

Ecrit par : tiniak de MNW | 13.05.2008

Baboum !

http://colorsofpoulili.blogspot.com/2008/05/taupe-modle.html

MNW : ouèèè, c'est vu, c'est priiis! youpp'piiii!

Ecrit par : poulili | 13.05.2008

De nada ! Avec grand plaisir §:)

(sorry pour les doublons de com' )

Ecrit par : poulili | 13.05.2008

Hey la pom pom girl ! Merci pour ton soutien sur Libellulobar ! Vas-y après moi !
Donne moi le "P"
Donne-moi le "O"

... à toi !

En tous cas ça fait chaud au coeur d'avoir un fan, si j'existe... ma vie ... oh la la ... je pars en sucette... @+ pour un nouveau défi ! §:D

Ecrit par : poulili | 15.05.2008

Ecrire un commentaire